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Le maquis, la guerre et Marcel

par Simon | Catégorie : Petites histoires | consulté 360 fois | 5 commentaire(s)

C’était il y a presque 70 ans. Alors que les alliés allaient débarquer, la répression s’abattait sur des résistants retranchés dans un maquis, au bord d’un bois. De sa chambre d’hôpital, Henri, 81 ans, raconte l’histoire du maquis de Courcerault, un petit village de l’Orne, et de son frère, Marcel.


« Si j’avais été plus jeune, j’aurais voulu retaper la maison. Pour garder le souvenir… . » Assis au bord de son lit, Henri tient sa tête entre ses mains. Ses coudes sont posés sur le journal local. Henri est hospitalisé depuis quelques semaines. Victime de bronchites à répétition et d’un cœur parfois défaillant. Une grande cicatrice, trace d’une opération passée, apparaît à travers le haut de sa chemise bleu, légèrement entrouverte. En cette belle journée d’hiver, Henri, 81 ans, aurait aimé sortir, lui, l’ancien agriculteur qui passe sa vie dehors. Faute de pouvoir s’évader, il me raconte l’histoire dont il a été témoin il y a 67 ans.

Cette histoire, c’est celle de son frère, Marcel, 20 ans à l’époque, et de dix hommes qui avaient choisi de résister contre l’occupation allemande. Cette histoire se déroule le 5 juin 1944, alors que les bateaux des forces alliées traversent la Manche pour débarquer sur les côtes normandes, à Courcerault, un petit village de l’Orne.

Depuis trois semaines, au bord d’un bois, au milieu des pommiers, une maison abrite 10 résistants. La nuit, ils agissent, font sauter des ponts. Le jour, ils se cachent dans ce maquis perdu dans la campagne percheronne qui appartient à la famille de Marcel et Henri Aveline. « On leur apportait à manger, se souvient Henri. Une fois, j’ai pris la petite voiture et puis un cheval, je suis allé leur donner du pain et des marchandises. Mon père m’avait rejoint, en traversant le bois à pied, plus loin. »

"On aidait le pays"

La famille prend des précautions. Sans vraiment réaliser les dangers ? « On en était conscients, estime Henri. C’était une façon, pour nous, de travailler pour son pays, je crois, hein ? » Le soir, ils écoutent le général de Gaulle, grâce à un pose à galène donné par des maquisards de la région parisienne. « On fournissait des parisiens en ravitaillement, et ils nous avaient amenés un poste », raconte Henri.

La présence du maquis se répand rapidement dans la région. « Les gars, ils n’étaient pas très sérieux, se souvient Henri. Ils chassaient dans le bois, se baignaient dans le ruisseau. Ils devaient repartir 10 jours après, mais ils sont restés trop longtemps. Faut pas rester trop longtemps, dans ce métier là ! » Les gens parlent. La rumeur se répand.

Le 5 juin, à 5h30, les Allemands débarquent chez celui qui a amené les résistants au maquis, M.Leveau. « Sa bonne a vu les Allemands arriver, raconte Henri. Elle est allée frapper à sa chambre pour le prévenir. Lui a sauté par la fenêtre et il s’est enfui dans le champ. Puis elle a couru jusqu’à notre ferme, pour prévenir mon frère. Elle n’était pas partie qu’ils arrivaient. Mon frère n’a pas eu le temps de partir. Ils l’ont forcé à les conduire là-bas, au maquis. »

Marcel refuse, se prend des coups, puis se résigne. « Il me dit, va prévenir papa, surtout, qu’il ne rentre pas à la maison », se rappelle Henri. Le père est réquisitionné pour monter la garde sur une ligne de chemin de fer. « J’ai pris mon vélo et je lui ai raconté ce qui s’était passé. »

L’attaque avant la fuite

7h00. A quelques kilomètres d’ici, les Allemands découvrent l’emplacement du maquis. Alors que Marcel Aveline est tenu en joug par un officier, les militaires mitraillent la maison. Pendant 15 minutes, les résistants répondent. Lancent des grenades à travers les fenêtres. Mais les munitions s’amenuisent. A travers la fenêtre, un tissu blanc s’agite. Ils se rendent. Un par un, ils sortent du maquis. Sous les pommiers, sont alignés. L’officier Polonais qui dirigeait le groupe, échappé de l’armée allemande, rampe jusqu’aux militaires, blessé au ventre. On leur fait quitter leurs chaussures.

A Marcel aussi, avant que Jardin, un français collaborateur qui sera fusillé à la fin de la guerre et qui sert d’interprète aux forces allemandes, ne lui dise de les remettre et de se tenir à l’écart des résistants. Alors que les soldats Allemands ramassent les armes des résistants, Marcel saisit sa chance. « Je savais que je serai fusillé », raconte-t-il 50 ans après dans une interview vidéo. « Mon frère, c’est à ce moment là qu’il a sauté dans le bois, note Henri. Il part en courant, saute une clôture. Il a bien fait 25 mètres. Un Allemand l’a vu et lui a tiré dessus. Une balle lui perfore les côtes. Une autre, la cuisse. Dans le bois, heureusement, il y avait de la feuille, c’était en juin. »

Marcel court à travers le bois. Arrivé à sa sortie, des soldats forment une ligne. Infranchissable. Il se cache dans le creux d’un arbre déraciné. Au maquis, de nouveaux coups de feu retentissent. Marcel pense alors qu’ils viennent d’abattre les résistants. Les soldats qui font le guet, en face de lui, décident de prêter main forte à leurs collègues du maquis. Ils traversent le bois, passent à quelques mètres seulement de Marcel. Le jeune paysan saisit l’occasion de s’échapper. Abandonne ses chaussures dont l’une est pleine de sang. Marche dans un ruisseau. Rencontre un voisin qui vient lui donner à manger.

L’aide s’organise. Dans une ferme, on soigne sa blessure avec du persil pillé. Le docteur Gireaux vient consulter Marcel. « C’était un médecin de Nocé qui travaillait la nuit pour les résistants, indique Henri. Quelques temps après, les Allemands sont venus le cueillir lui aussi. Mais c’est son père qu’ils ont pris et qu’ils ont fusillé. » « Il y a des gens qui ont travaillé pendant la guerre, et puis qu’on ne sait pas, », ajoute Henri.

Disparaître

Marcel et son père « disparaissent » le temps que le Perche soit libéré, au mois d’août 1944. Les deux hommes logent dans des fermes. « On allait leur passer des affaires, se souvient Henri. Mais nous avons eu de la chance qu’avec le débarquement, les Allemands aient eu autre chose à faire qu’à nous poursuivre… Parce que, pour ce que nous avions fait, nous aurions pu subir des représailles. »

Le 30 juin, après avoir certainement été torturés pendant deux semaines, les résistants du maquis de Courcerault, sont fusillés dans une carrière de Condé-sur-Sarthe.

De l’arrestation, Marcel n’en parlera pas publiquement pendant longtemps. Avant de décider, vers la fin de sa vie, de témoigner pour les générations futures. « Il n’a jamais été invité à des cérémonies publiques, note Henri. Il était timide, c’est vrai, mais je ne sais pas pourquoi il n’a pas été invité. Il a toujours regretté qu’il n’y ait rien de fait, à cet endroit, en souvenir des gars. » « Des gens de mon âge il y en a bientôt plus, ajoute-t-il. C’est quand même triste qu’il n’y ait pas eu une plaque en mémoire de ces gars, pas loin du maquis. »

Marcel est décédé en 2006. Le maquis, lui, est en train de tomber en ruine. Les pommiers qui l’entouraient ont été abattus. A l’intérieur, la table de l’époque est recouverte de poussières. « Cette maison là, ce qu’il y a dedans, on a décidé qu’on n’y toucherait pas », disait Marcel dans la vidéo.

Sur la porte d’entrée, les traces de balles sont restées. Près de 70 ans après, le maquis de Courcerault est un lieu silencieux, qui garde encore les traces d’un épisode tragique de la seconde guerre mondiale sur le territoire du Perche.

"Une chance du tonnerre"

Le maquis, Henri l’a vendu à son neveu, qui souhaite retaper la maison. « Il aime la chasse et c’est un lieu qui s’y prête, dit-il. Et puis c’est pas si mal si ça reste en famille. »

Henri avait 14 ans en 1944. Aujourd’hui, dans sa chambre d’hôpital, ses souvenirs, de moins en moins précis, restent vifs. « Marcel, il a eu une chance du tonnerre », résume-t-il simplement. « Quand je serai sorti d’ici, si vous voulez, je vous accompagne au maquis. »


5 Messages de forum

  1. Tos dit :

    Relayer la mémoire est un devoir qui appartient aux journalistes et aux écrivains.
    En recueillant ce témoignage et en écrivant cet article, l’auteur participe à ce devoir. Bravo à lui, car il le fait de manière brillante !

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  2. david d répond :

    Superbe article, Simon. Cette maison a toujours été un mystère. Une forme de légende. La réalité que tu contes la rend plus belle encore.

    Merci

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  3. Nathan.L dit :

    Tu écris vraiment bien Simon, ton article est très intéressant !

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  4. Philippe Anseaume dit :

    Petit fils du Docteur Paul Gireaux je suis toujours intéressé par les événements qui ont eu lieu à l’époque où mon Grand Père a été fusillé par les allemands le 4 Août 1944.

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  5. Eloïse dit :

    Quel talent de conteur ! Quel chance d’avoir rencontré Henri ! Merci pour cette histoire.

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